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Une analyste déboussolée — ou pas tant que ça

En pensant à ce que j’allais écrire sur ce blog, j’ai changé d’avis plusieurs fois en chemin. Ce processus m’a rappelé tant d’autres moments où je me suis écartée de la route, où j’ai refusé des raccourcis ou suivi des courbes inattendues et où je suis finalement arrivée dans des lieux qui semblaient complètement différents. Mais, comme psychanalystes, nous ne sommes pas si naïfs que cela et nous savons que le « complètement différent » est aussi un lieu commun. Mon propre parcours en psychanalyse a été ainsi. Ce texte s’adresse à ceux qui, comme moi, ont construit leur trajectoire en psychanalyse de manière non traditionnelle.

Lorsque j’ai décidé de passer le concours de psychologie, ma mère, qui avait déjà suivi cette formation (sans jamais l’avoir terminée), m’a simplement dit ceci : tu vas détester la psychanalyse. Ma mère est peut-être la personne la plus anti-psychanalyse que je connaisse, car elle considère que le discours psychanalytique traditionnel auquel elle a été exposée durant ses années de formation dans les années 1980 était assez violent — en particulier envers les femmes. C’est ainsi que je suis arrivée à l’université, dans ce lieu d’émerveillement pour lequel j’avais tant étudié, avec une seule défense : la psychanalyse, non.

Au cours de la première année de formation, j’ai rencontré une professeure qui disait que la période de licence était faite pour expérimenter et que nous devions envisager les différentes approches comme des lunettes différentes pour observer le monde. J’ai pris cela au sérieux, à condition que ce ne soit pas la psychanalyse. J’ai fait une initiation à la recherche en analyse du comportement, participé à des groupes d’étude de psychologie socio-historique, beaucoup lu sur la phénoménologie et suivi des minicours dans différents domaines lors des congrès. Le marxisme, cependant, a conquis mes pensées et mon cœur. Ce n’est pas un hasard : j’ai été formée à l’Unesp (campus de Bauru) — une université dans laquelle j’ai vécu quatre années de grève au cours des cinq années d’études. Outre le fait que ces grèves ont été un turning point dans ma pensée politique, il faut aussi considérer que le département de psychologie de l’Unesp a une présence marxiste importante. Mon intérêt pour le marxisme s’explique surtout par le fait que le matérialisme historique-dialectique m’a donné des clés de lecture et d’interprétation de la réalité que je n’ai trouvées nulle part ailleurs. Comprendre les relations entre le mode de production et les processus de constitution subjective est un chemin sans retour — du moins, cela l’a été pour moi.

À la fin de la licence, j’ai décidé de faire un master dans le Minas Gerais, à l’Université fédérale de São João del-Rei. Beaucoup de personnes qui viennent me demander des conseils sur mon parcours académique me demandent pourquoi j’ai fait ce choix et, honnêtement, les lieux que j’ai choisis pour étudier ont simplement à voir avec mon désir de concilier les études académiques avec une expérience de vie. L’Unesp a été la seule université pour laquelle j’ai postulé en dehors de la capitale parce que je voulais savoir ce que c’était que vivre loin de chez moi (c’est-à-dire : loin de São Paulo). Si je suis allée dans le Minas, c’est parce que je voulais vivre les bals de forró, les cascades, la tranquillité de la vie en communauté. Pendant le master, je recevais des patients en clinique et j’ai mené mon projet à travers les lunettes de la psychologie socio-historique.

Lorsque je suis entrée en doctorat, je suis revenue à l’Unesp — mais cette fois-ci sur le campus d’Assis. J’ai réalisé mon doctorat en cotutelle, avec une partie à l’Université de Málaga — en Espagne. Là encore, si l’on me demande pourquoi Málaga, je dirai que c’est parce que je ne voulais pas avoir froid et, bonus : je pouvais aller à la plage. Une autre chose très importante s’est également produite. J’ai commencé mon analyse. J’avais déjà fait une thérapie auparavant, mais pas une analyse. Et c’est là que j’ai ressenti une différence fondamentale dans l’écoute et dans la direction du traitement.

Mes chemins à l’université ont commencé à donner des signes d’épuisement physique, mental et psychologique. Et la clinique, qui était auparavant secondaire, est passée au premier plan. C’est à ce moment-là que j’ai senti que les études marxistes rencontraient une limite. Dix ans après le « tout sauf Freud » que ma mère m’avait prescrit, je me suis retrouvée dans une impasse. La clinique, auparavant secondaire, s’imposait. Mes références marxistes, si précieuses pour penser le social, ne suffisaient plus à répondre aux questions qui surgissaient dans la rencontre clinique. Peu à peu, la psychanalyse a cessé d’être seulement une théorie à éviter et est devenue une possibilité à explorer.

J’ai décidé d’acheter un livre. Je suis allée à la Livraria da Travessa, ma préférée, et j’ai commencé à feuilleter les livres de psychanalyse. Par où commencer, après tout ? C’était un monde à part que j’avais refusé pendant tant d’années, me définissant comme marxiste orthodoxe, que je me sentais perdue. Je n’ai aimé aucun des livres disponibles, je ne voulais pas que tout cela ait du sens. Je suis sortie de là avec un autre : « La honte est un sentiment révolutionnaire » de Frédéric Gros. Je crois que le lecteur aura déjà compris ce qu’il m’a fallu encore quelques mois pour comprendre. Je ne voulais pas que la psychanalyse ait du sens parce que j’avais honte. Comment adhérer à un discours freudien qui, malgré sa beauté à bien des égards, j’avais combattu pendant toutes ces années ? Y aurait-il encore une place pour le marxisme, qui m’est encore aujourd’hui si cher ? Qu’est-ce que tout cela disait de moi ?

J’ai compris que ce n’était plus une question théorique, mais une question d’analyse. Je ne voulais pas que la psychanalyse ait du sens parce que j’avais honte : honte d’adhérer à quelque chose que j’avais critiqué pendant des années, honte de revoir mes certitudes. Ma curiosité, pourtant, était plus forte. Mon analyste m’a suggéré de commencer par Nasio et c’est ce que j’ai fait. J’ai participé à quelques groupes avec des lectures plus critiques, y compris marxistes, et tout a commencé à se mettre en place. De la même manière que le marxisme m’apportait une grande satisfaction pour comprendre le monde du Capital, de l’exploitation humaine et des possibilités de transformation, la psychanalyse m’en a apporté une autre : accéder à une partie du monde interne, de la répétition, du langage. À mesure que je comprenais davantage la psychanalyse, je comprenais aussi — au-delà de mes analysants — mon propre processus. Je dévorais les textes jour après jour, parfois saisie par l’angoisse de savoir sur moi-même. Cette angoisse, je l’ai élaborée dans le travail délicat d’analyse que mon analyste conduisait, dans ce que j’ai appris à voir comme le fait de coudre un tissu avec des mots. Non pas la couture précipitée des usines, mais une couture artisanale, faite sans urgence, dont la valeur ne réside pas seulement dans la fonction de s’habiller, mais dans la beauté même de l’acte de coudre.

Aujourd’hui, au seuil d’un nouveau changement — cette fois, vers la France —, je remarque que je reste encore un peu déboussolée. Mais je ne vois plus cela comme un problème. Perdre la boussole est parfois la seule manière de se laisser guider par une autre logique, plus subtile que celle des routes toutes tracées : la logique du désir. C’est en lui que je retrouve mon orientation, même lorsque je me permets de me tromper de chemin. Un deuxième livre a fait une différence pour moi, en ce sens : « Psychanalyse afora : parcours et clinique de psychanalystes brésiliens à l’étranger », dirigé par Eliana Betancourt et Mariana Anconi. Je me souviens d’avoir apporté cette question à mon superviseur de l’époque, qui m’a dit qu’appartenir est, au fond, une illusion. Et si nous pensons comprendre quelqu’un simplement parce que nous partageons la même langue, nous sommes également dans l’illusion. Lacan nous en avait déjà avertis. J’ai commencé à recevoir des patients en français avant même de déménager et j’ai trouvé une satisfaction dans l’ouverture de sens du jeu des signifiants dans une autre langue.

TPeut-être est-ce là l’utilité d’être — et d’écrire — déboussolée (mais pas tant que ça) : permettre à d’autres de s’autoriser eux aussi à se perdre, à se désorienter de temps en temps. La boussole n’indique pas toujours l’endroit où nous devons aller ; parfois, il faut la lâcher pour écouter ce qui nous met en mouvement. Si mon histoire a une fonction pour le lecteur, que ce soit celle-ci : rappeler que le travail analytique ne consiste pas à accumuler des certitudes, mais à traverser des impasses et à réinventer le parcours. Après tout, c’est précisément en disant « tout sauf Freud » que j’ai commencé, sans le savoir, à tracer le chemin qui m’a menée (de retour ?) vers la psychanalyse.

 
 
 

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